Résilience après l’abus incestuel

Enfance salie

Un monde s’effondre… « Je veux le tuer ! » – Comment la parole de cette femme de plus de quarante ans peut-elle résonner ainsi contre un père dans un cabinet de sexologue alors qu’elle n’a pas été factuellement incestée et que la justice ne pourra sûrement rien en dire.

Les tribunaux, les médias, les libraires et les réseaux sociaux regorgent de témoignages sordides, révoltants, injustes toujours, larmoyants souvent, douteux car opportunistes ou instrumentalisés parfois. Tous racontent l’abus sexuel de très jeunes ou d’adolescents.

Pour cette femme, son cri est la découverte au milieu de sa vie de la salissure, de la tâche originelle qui a abîmé son périple de jeune fille, jeune femme et de femme jusqu’ici.

En quelques années ressurgissent des éléments mnésiques « cachés » (mémoire traumatique ou refoulement) par le fait de partages avec d’autres victimes de son père (en famille ou chez des amis), salies elles-aussi enfants. La différence ici réside dans des situations et ambiances chez l’une, des attouchements chez d’autres, des passages à l’acte ailleurs, alors qu’en famille se fut « symbolique », ce qu’on nomme l’incestuel. Pourtant les symptômes de ces traumatismes de l’enfance sont identiques dans les deux cas. Et ils sont trop nombreux pour être tous cités, qu’il y ait eu passage à l’acte voire inceste ou virtuel et symbolique donc incestuel. Je ne retiendrai que les plus évidents, ceux vécus par cette patiente, qu’elle interprétait autrement auparavant :

  • Dysmorphophobie ou détestation de son corps avec maltraitances de celui-ci (troubles alimentaires, addictions, piercings et tatouages nombreux) ;
  • Anaphrodisie (qui n’entrave pas systématiquement l’accès à l’orgasme mais désintéresse de l’érotique et du plaisir sexuel) et évitement de l’imaginaire érotique avec culpabilité ;
  • Dissociations durant les rencontres intimes ;
  • Déplacement de l’attention sur les écrans et réseaux sociaux ;
  • Déplacement de la pulsion de vie sur les identités nourrissantes et non dangereuses de « maman » et « professionnelle de la relation » (travailleuse sociale) ;
  • Choix de partenaires et amis infantiles (mal construits comme « papa » et « maman ») ou sauveurs reconstructeurs, soignants ;
  • Mises en danger (abus, abandon, trahison, adultère, agressions, hygiène de vie, …) ;
  • État dépressif chronique avec somatisations de défense (eczéma, asthme, mycose, …) ;
  • Ménorragie.
réseaux sociaux

Incestuel

Si le terme d’abus et de comportements incestueux parle à tout le monde, ceux incestuels sont rarement pris en compte, éludés ou méjugés pour la simple et bonne raison qu’il n’y a pas ou difficilement la possibilité à prouver l’abus. De même en clinique où la personne en souffrance n’a pas la possibilité d’élaborer facilement sur sa place de victime puisqu’il n’y a pas de passage à l’acte identifiable. Du coup, sans bourreau ni « vraie » victime…ne sera-t-elle pas en train de fabuler ? D’inventer ? De se faire un mauvais film ? Elle se sent déjà souvent coupable de ne pas être une « bonne » compagne épouse ou femme en n’ayant que peu ou rarement de désir (qui n’empêche pas l’amour pour l’autre). Coupable de ne pas répondre au désir de l’autre… et pour cause ! Elle a subi le désir non conscient de celui qui devait la protéger, pas la fantasmer et l’intruser symboliquement. Si le parent n’est pas à sa place, qui pourra l’être ? Personne. Elle ne s’aime pas donc il y aura toujours danger d’être abusée, abîmée, trahie, abandonnée, car un parent qui salie son enfant est abandonnique.

L’enfant victime d’incestuel (tout comme d’abus et d’inceste) peut devenir une proie pour d’autres prédateurs jusque dans son adolescence. La vie de jeune adulte lui fera implacablement vivre des répliques en abus-abandon-trahison-viol-intrusion (sinon, ce sera chez ses proches).

Durant la petite enfance

L’enfant adule son parent. Sauf maltraitances, et encore (dans certaines situations de VEO, l’enfant a pu accepter celle-ci comme « normale »), le petit être fait confiance. Ordinairement, il est passé de la monade toute puissante (le un des premiers mois – moi/le monde) à une dyade mouvementée afin d’exister (le deux – moi/maman le monde) à la reconnaissance des trois places (moi et les autres/le monde). Il a besoin de faire confiance et d’avoir les règles du jeu de la vie, c’est vital, essentiel à sa construction. Ici, pour la petite fille, le père est un mentor sidérant, modèle masculin. La triangulation qui va faire apparaître son identité unique se joue depuis sa place d’enfant, entre la place de maman modèle féminin proposé et la place de cet homme qui a obtenu la femme qu’on doit devenir. Si maman aime celui-là, il faut être aimé par lui pour devenir cette femme-là. Durant cette période, elle devra apprendre les interdits fondamentaux de l’espèce (ne pas tuer ou se nourrir de l’autre, ne pas transgresser sexuellement ou abandonner les générations du dessus et du dessous, prendre soin de l‘autre).

Mais si le parent (pire les deux) ne tient pas sa place, qu’il joue au copain, qu’il fantasme d’être encore enfant, ado, qu’il laisse libre court à ses envies sensuelles et sexuelles sans les règles fondamentales posées…les oubliant (sûrement il ne les a pas apprises lui-même de la génération précédente), alors l’enfant paye cher.

femme victime d'abus

Résilience

Cinq moments sont à imaginer (accompagnés ou non) pour animer la sortie de crise existentielle générée pas l’abus incestuel afin de permettre un nouveau chemin de vie (en restant sur cette vignette clinique pour l’illustration).

Premier moment : retrouver le pouvoir de nommer le mal fait et la volonté de ranger les évènements traumatiques. Ce qui ici demande un suivi clinique psycho et sexothérapeutique ainsi que l’éviction totale (mort symbolique) du parent ogre-bourreau (sans esprit de vengeance, sa dénonciation si possible à la famille et à la société-justice afin d’éviter d’autres potentielles victimes).

Deuxième moment : Accepter, de n’être pas responsable de ce père là (ici un pervers pédophile incestuel), pas responsable du mal qu’il a fait, la possibilité de nombreuses victimes, accepter d’être l’une d’elles et de couper le flux générationnel afin de protéger ses propres enfants.

Troisième moment : faire une répartition plus harmonieuse de l’attention entre les différentes identités (femme, maman-mère, conjointe, fratrie, professionnelle, vie sociale, liens familiaux antérieurs) afin que toutes aient droit de citer et de laisser une trace au monde.

Quatrième moment : changer les éléments symboliques faisant référence au cadre antérieur tels que le choix de métier (ici le même que le père), ses noms et prénoms, les activités extraprofessionnelles, artistiques ou sportives voire les relations amicales qui auraient du mal à reconnaître le mal fait ainsi que la lourdeur du vécu (risque pour le conjoint).

Cinquième moment : Re-vivre dans l’acceptation du plaisir possible de jouir du bonheur d’être libre autant que de créer en soi le désir du plaisir des sens. Puis de le partager en amour dans la seconde partie de sa vie.

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